Rédigé par Raphaël le lundi 20 janvier 2014  |  Catégorie Conseils en écriture

Développer une scène

«Cette scène est bien trop courte. Et pourtant, j’ai tout dit !»
«Cette scène est vraiment longue ! Mais je ne peux pas faire autrement.»
«C’est lent, ce passage ! J’ai été obligé de le lire en diagonale !»
«C’est bien trop rapide, cet enchaînement de scènes : ça fait limite saute-mouton !»

Qui n’a jamais entendu ou dit de tels commentaires ? Qui n’a jamais été confronté aux joies d’une scène insatisfaisante qui refuse de révéler ses défauts ? Qui n’a jamais délayé une scène histoire de l’étoffer, sans que ces lignes supplémentaires n’apportent rien ?
Nous nous sommes tous trouvés confrontés à ce grand problème de l’écrivain : comment développer une scène ?

Avant de répondre à cette question, il serait opportun de savoir ce qu’est une scène. On emploie beaucoup ce mot, mais le définit-on précisément ? Pas facile, n’est-ce pas ? Et si nous nous demandions plutôt : que contient une scène ?
  • Une ou des actions : Elles constituent l’épine dorsale de la scène. Une scène est en effet une suite d’actions.
  • Un ou des personnages : Ils font ou subissent les actions, et ce n’est pas sans conséquences : frapper provoque la douleur de la victime, la honte ou le plaisir du coupable (suivant sa personnalité)… Ils peuvent aussi être en situation d’attente : un tireur embusqué qui attend que le braqueur soit bien en joue et l’otage hors de danger… Là encore, il y a des conséquences sur leurs émotions, voire leur état nerveux…
  • Un cadre : On pourrait croire qu’il s’agit tout simplement du lieu où se déroulent les actions de la scène. Ce qui pourrait être juste… sauf que ce n’est pas aussi simple : le cadre est aussi ce qui va donner à la scène son atmosphère !
L’atmosphère. La clef de la réussite d’une scène ! Elle peut être drôle, malsaine, effrayante, nerveuse… mais pour être réussie, elle doit être avant tout réaliste : le lecteur doit s’y croire. John Steinbeck était, pour cela, un génie des atmosphères : je conseille à ce titre la relecture (ou la découverte) de la scène du tracteur dans Les raisins de la colère. Et dans la foulée, Des souris et des hommes : à plusieurs reprises, j’avais l’impression d’entendre des mouches bourdonner rien qu’en lisant des scènes dans la grande ferme !
Pour immerger le lecteur dans une scène, rien de tel que les détails. Ce sont eux qui vont rendre la scène crédible. Pierre Bottero conseillait aux jeunes écrivains : «Quand tu décris une salle de classe, ton lecteur va s’y croire si tu lui décris les bavardages du fond, le bruit des plumes sur les cahiers…».

Quelques exemples…

Nous allons commencer avec une scène de vie quotidienne. Une scène où intervient un personnage de Mémoire d’ombres (ne cherchez pas sur le site : le roman est désormais hors ligne) : Angélique Taranis. Plus exactement : sa rentrée au lycée.

Première version : Angélique entra dans la cour du lycée et chercha les panneaux des classe de Terminale ES. Elle dépassa ceux des Secondes, des Premières…
– Salut, Angélique !
Elle se retourna. Pauline, de sa classe de première. Hyper sympa, cette fille. Elle échangèrent des bises, puis Angélique demanda :
– Alors, tu sais dans quelle classe t’es ?
– Pas encore ! On va être dans la même, tu vas voir…

Y croyons-nous ? Pas vraiment… Comment la développer pour la rendre crédible ?
Avant tout, décidons de l’atmosphère qui conviendrait le mieux. Faut-il rendre cette scène inquiétante ? Bien sûr que non : c’est une simple tranche de vie. C’est juste la rentrée d’Angélique, pas sa visite non guidée des plateaux de Leng ! Une atmosphère ordinaire sera parfaite.
Mais alors, quels détails ajouter ? Reprenons cette scène au début : «Angélique entra dans la cour du lycée et chercha les panneaux des classe de Terminale ES.» :
  • Une cour de lycée est a priori entourée de portions de bâtiments (il faut bien des murs pour les cours, l’internat…) : architecture ancienne ou moderne ? Pour la scène, je vous propose un lycée plutôt ancien.
  • Son sol est goudronné. Est-ce que des arbres y sont plantés ? N’y a-t-il pas quelques bancs ?
  • Pendant un jour de rentrée, les lycéens se regroupent entre amis, se racontent leur été… Il en résulte des attroupements et des bruits de conversation. De nos jours, je doute qu’on en voie qui fument : fumer est probablement interdit dans les cours des lycées (c’était autorisé quand j’étais lycéen, mais les temps ont quelque peu changé).
Tiendrions-nous quelque chose pour la deuxième version de cette scène ?
Angélique passa sous le porche du parking à vélos (un détail de plus pour le réalisme) et entra dans la cour. Les quatre bâtiments de tuffeau semblaient braquer sur les élèves les regards un peu austères de leurs hautes fenêtres. Quelques tilleuls poussaient, profitaient du calme soleil de ce matin (Une indication sur le moment de la scène) malgré la légère ombre des murs. Elle se frayait un chemin entre des groupes qui traînassaient en se racontant leurs vacances d’été. Les blondes trop canons draguées au camping, les allemandes sur la plage, les beaux surfers à Biarritz… Toujours interne cette année, ben ouais…
Angélique n’aurait encore rien à raconter de son été. Juste quelques entraînements à la sorcellerie au Père Lachaise en pleine nuit… Non, surtout pas ! (Oui, ces pensées sur les «vacances» d’Angélique ont leur place dans cette scène : les personnages sont des éléments à part entière d’une scène, et il est bon de les creuser. Surtout quand il s’agit d’un personnage principal !)
Elle dépassa des attroupements autour de panneaux. Les secondes, sans doute. Des gars et des filles se détachaient, arboraient des visages heureux ou maussades, suivant que leurs meilleurs potes étaient ou non dans leur classe.
Les premières. Contents de retrouver des copains de l’année dernière ou déprimés de se coltiner l’autre con…
(J’ai étoffé chaque classe, mais n’ai insisté sur les attroupements que pour un paragraphe. Tout simplement parce que ça semble évident pour le deuxième)
Les terminales. Angélique s’approcha d’un attroupement de cartables, pulls et jeans (un petit élément descriptif) quand une voix la salua. Elle se retourna. Pauline, de sa classe de première. Hyper sympa, cette fille. Elles échangèrent des bises.
– Alors, tu sais dans quelle classe t’es ? demanda Angélique.
Pauline haussa les épaules et désigna du menton le peloton de gars et de filles qui semblait refuser de perdre son épaisseur. (Une petite action avant de prendre la parole : c’est tout de même plus vivant !)
– Pas encore ! On va être dans la même classe, tu vas voir…

Nous y croyons un peu plus, non ?

Et comment pouvons-nous rendre une scène inquiétante ?

C’est le même principe que pour les scènes de vie quotidienne : tout est dans les détails. Mais pour les mettre en valeur de façon effrayante, nous allons devoir utiliser un vocabulaire particulier…
Commençons par un exemple relativement simple : une scène dans un lieu naturellement effrayant. Une tarte à la crème du fantastique : le château abandonné.

Première version :
Raphaël poussa la porte du château, les gonds grincèrent. Devant lui, son portable éclairait de son faisceau blanc l’obscurité de la nuit. Il passa de l’immense vestibule dans la grande salle, où trônaient encore des chaises autour d’une longue table. Le long des murs, des armures se tenaient debout, une épée tenue entre leurs gants de fer, la pointe contre le sol. Au plafond pendait un lustre sale.
Il sursauta. Des lattes au-dessus de lui grinçaient, des pas claquaient…

Oui, c’est un peu bâclé. Et oui, on peut faire mieux.
Que mettre en valeur ?
  • Raphaël poussa la porte du château, les gonds grincèrent. : Déjà, on a bien pensé à faire grincer les gonds. Très bon élément. Mais comme le château est abandonné, est-il propre ? Je doute que la femme de ménage ait aspiré la poussière dernièrement… Sinon, ne gagnerait-on pas en réalisme en parlant de l’état de la porte, de son poids qui la rend difficile à pousser ?
  • Devant lui, son portable éclairait de son faisceau blanc l’obscurité de la nuit : Bon élément, mais pas assez exploité. Il est juste mentionné, ce qui est trop léger.
  • Il passa de l’immense vestibule dans la grande salle, où trônaient encore des chaises autour d’une longue table : Tout ce mobilier doit être dans un drôle d’état. Et ça ne paraît pas bizarre que je le voie tout de suite alors qu’il fait nuit ? Une lampe de portable n’éclaire pas aussi bien !
  • Le long des murs, des armures se tenaient debout, une épée tenue entre leurs gants de fer, la pointe contre le sol : Là encore, on a un excellent élément d’atmosphère. Mais il est sous-exploité.
  • Des lattes au-dessus de lui grinçaient, des pas claquaient… : C’est dit un peu vite.

Voici une deuxième version tenant compte de tous ces défauts : Raphaël poussa la porte du château. (On le saura bientôt, mais il fait nuit. Comment décrire l’état d’une porte alors que je la vois mal ?) La rouille qui rongeait le fer lui grattait la main. (L’écriture parle aux cinq sens) Le lourd battant lui résista, ses gonds grincèrent. Enfin, il put entrer. Une odeur sèche et irritante de poussière agressa son nez.
Devant lui, la lampe de son portable dessinait un long cône pâle (Ce mot est, dans ce contexte, meilleur que «blanc», qui serait trop anodin). Tout autour, l’obscurité des murs pesait, de hautes fenêtres brisées la perçaient de rectangles bleu sombre.
Bien qu’étouffés dans une épaisse couche de poussière, les pas de Raphaël parvenaient à résonner sous le haut plafond en échos sourds, comme la démarche d’un Ankou. (Et une petite métaphore de circonstance !). Il franchit une arcade et passa dans la grande salle. Par les fenêtres brisées, la vague lumière de la lune parvenait à s’infiltrer dans la pièce, révélait des silhouettes silencieuses et immobiles. (On l’a dit : je ne peux que deviner quelque chose dans cette obscurité) Soudain inquiet, Raphaël dirigea son faisceau vers ces ombres, les balaya. Des épées, tenues pointe en bas entre les gants de fer d’armures rouillées, mais debout comme d’immortels gardiens, étincelèrent. Impassibles, les heaumes semblaient darder des regards menaçants. Au centre se dressait une grande table de bois vermoulu. Autour d’elles, les chaises aux hauts dossiers tentaient de se dresser sur leurs pieds usés, parées de leur velours rongé. Au plafond, l’ombre du lustre sale remua devant le faisceau…
Et au même instant, des pas claquèrent à l’étage, lent et lourd. Des lattes grincèrent sous le poids de ces pieds inconnus.
Raphaël sursauta.

Nettement mieux !
Ce n’est pas difficile quand on est aidé par le lieu. Mais quand l’endroit est banal ? Ce sont les évènements qui seront effrayants. Et ils seront d’autant plus effrayants que le lieu sera réaliste. Prenons comme exemple quelque chose d’impossible (quoique…) : le Génie de la Bastille qui s’anime.

Première version :
Le soleil brillait sur la place de la Bastille. Autour du pilier où se dressait le Génie, les voitures et les Vélibs roulaient, les piétons traversaient. Soudain, un bras de la statue dorée remua. Puis ses jambes se fléchirent. Il sauta.

Dépéchons-nous d’étoffer !
  • les voitures et les Vélibs roulaient, les piétons traversaient. : La place de la Bastille ne se résume pas à ça ! Il y a un opéra, le bassin de l’Arsenal… Quand aux piétons, ils n’ont pas le même pas. Les voitures ne roulent pas facilement, les Vélibs ne trouvent pas forcément les pistes cyclables (certains cyclistes ne font pas l’effort de les chercher).
  • La statue qui bouge devrait déclencher un mouvement de panique. Sachant que les automobilistes ne la voient pas tout de suite (ils regardent devant eux !)…
Version étoffée : Le soleil brillait sur la place de la Bastille, allumait des petits éclats sur le Génie doré. La façade arrondie de l’Opéra exhibait ses bleus et ses blancs, affichait sur de grandes images le prochain concert au-dessus de la porte. Dans le bassin de l’Arsenal, les péniches flottaient, amarrées à leurs pontons. Les piétons traversaient, flânaient, admiraient la Seine… (Et si on les détaillait un peu ?) Des touristes de tous les pays braquaient leurs appareils photos ou leurs smartphones, prenaient un cliché après l’autre, posaient sur les trottoirs, bras-dessus bras-dessous, grand sourire aux lèvres. Des jeunes parents avançaient des poussettes, les petits dormaient ou hurlaient leur faim.
Autour du pilier du Génie, des files de voitures attendaient que les feux daignent changer de couleur, d’imprudents scooters et Vélibs se faufilaient, méprisaient les klaxons mécontents… Sitôt que le vert succédait au rouge, les moteurs accéléraient, contournaient la statue, viraient dans les boulevards et avenues. Les capots se dépassaient, se bousculaient, manquaient de se heurter…
Et maintenant, le Génie va s’animer ! Un visage se leva vers la sculpture. Puis d’autres. Les Vélibs et les scooters s’arrêtèrent. Les voitures pilèrent, des pare-chocs se cognèrent.
Le bras doré se dressait en sinistres grincements métalliques. Lent. Raide. Ses articulations qui auraient dû rester figées crissaient devant les regards médusés. Les genoux se fléchirent, grincèrent.

C’est un peu mieux, tout de même !


Avons-nous tout vu ?

En toute franchise, non. Les deuxièmes versions de chaque exemple sont des premiers jets. Un travail approfondi sur chaque scène donnerait de bien meilleurs résultats. Mon objectif était de tenter de montrer quels types de détails il convenait de donner, mais je n’ai pas pris le temps de faire plusieurs jets de chaque scène.
J’espère toutefois que cet article vous aura été utile.

Je conclus en recommandant de nouveau deux auteurs : Edgar Allan Poe et John Steinbeck. Tous deux avaient un sens de l’atmosphère exceptionnel.

Mots clés : Conseils, Écriture, Technique

Commentaires

#1 Par Sirith Baranquare le lundi 02 mars 2015 @ 02:11

Article génial !

#2 Par Ghaan écrivain indie le samedi 09 janvier 2016 @ 18:31

Super tes exemples! C'est vraiment plus parlant! Et tu as raison les descriptions c'est la clef! Mais c'est dur... ;) je suis une flemmarde
J'aime bien ton résumé des points forts d'une scène. On se pose pas toujours ces questions. Toi qui as l'air de t'intéresser à la logique d'écriture tu as lu Vogler et Mac Kee, ils ont des critères en plus pour les scènes:
(Pour MacKee il faut avoir un changement de valeur émotionnelle. Un héros déprimé en debut de scène reprendra confiance suite a un evenement envourageant. Un amoureux sur son petit nuage se fera larguer et finira au 36eme dessous Etc. Vogler lui dit qu'une scène est un contrat ou/et un rapport de force. Le héros doit apprendre quelque chose, inverser un rapport de force ou dévoiler quelque chose de lui même...)
Bref c'est de la théorie parfois c'est pas possible mais j'avais trouvé ça intéressant

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